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Interview d'Hervé Corre, directeur artistique des Flâneries musicales «A la croisée des chemins»
L'Union - Benoît HUSSON - 18 juillet 2010
Pour vous que représentent les Flâneries musicales de Reims ?
Hervé Corre : Une extraordinaire aventure, un festival tout à fait à part, une utopie réalisée, illustrée ainsi par Lord Menuhin : « La Musique devrait être comme l'air qu'on respire : gratuite » !
Imaginez que cette idée est venue à l'esprit de Gabrielle N'Guyen pour relancer le tourisme de la ville l'été en revenant de Salzburg (qui est jumelée avec Reims), mais où les places se vendaient à l'époque des milliers de francs ! Jean Falala, visionnaire, y a cru. Ce fut alors l'occasion pour la ville de se retrouver autour d'un projet magnifique soutenu aussi bien par les services techniques que de grands mécènes, et d'accueillir un public de tous âges, de toutes religions, ou de toutes classes sociales, pour découvrir le patrimoine de Reims autour du plus universel des langages, la Musique ! ...


... A votre arrivée à la tête de la direction artistique, quel était votre projet ? Quelles valeurs vouliez-vous apporter ?
En 1994, les Flâneries, que je ne connaissais pas, étaient alors menacées de disparaître. Jean Falala et Gabrielle N'Guyen - les fondateurs - sont venus me trouver, sur le conseil de Bernard Chevry (le fondateur du MiDem), pour me demander de les reprendre et de les redresser.
Je ne connaissais alors presque aucun des artistes qui y jouaient, à la notable exception de Yehudi Menuhin. La programmation tenait plus de l'animation de ville que d'un vrai festival, mais j'ai immédiatement senti que, malgré un budget des plus faibles, l'enthousiasme populaire et le côté quasi « visionnaire » à l'époque de leur concept serait passionnant si j'avais les mains libres pour suivre une voie plus « professionnelle », dans l'organisation comme dans la direction artistique, ce qui me fut accordé.
« Porter la bonne parole »
Je me suis dès lors attaché à « porter la bonne parole » auprès des artistes, des professionnels de la Musique ou des médias pour les convaincre du bien fondé d'une telle initiative. Jean-Claude Malgoire, Jean-Pierre Rampal, Alexandre Lagoya, Jean-Philippe Collard, Georges Pludermacher, Brigitte Engerer furent parmi les premiers à nous soutenir, de même que Lord Menuhin qui accepta de revenir la première année, mais disparut peu de temps après, et Mstislav Rostropovich qui, lui aussi, accepta alors de me rejoindre, tout comme ultérieurement Montserrat Caballe, devenus respectivement parrain et marraine de cœur des Flâneries.
Dès lors, le but économique de Gabrielle N'Guyen était atteint : nous-mêmes avions des difficultés terribles à trouver des chambres ! Les mécènes retrouvaient leur investissement en notoriété. Quant à moi, je pouvais poursuivre mon but artistique : prouver que la musique classique est ouverte à tous, qu'il n'est pas nécessaire de connaître par cœur la biographie de Schubert pour écouter et être ému par son Quintette !
« Les stars de demain à Reims »
Dans le même temps, nous pouvions faire de Reims la plus enthousiaste plateforme de présentation de nouveaux talents internationaux, les « stars » de demain, (souvenez-vous des débuts de Nemanja Radulovic, Laure Favre-Kahn ou Filomena Moretti !), et surtout, familiariser le public à un répertoire plus large, plus diversifié que dans d'autres festivals comme me le permettait non seulement le grand nombre de concerts, mais aussi le concept de gratuité.
Il n'était pas question de rabâcher les Quatre Saisons, ou la 5e de Beethoven, mais au contraire de trouver l'interprète idéal pour convaincre dans chaque œuvre, tout en s'adaptant au mieux à la multiplicité des lieux, d'installer des cycles, créer des concepts, commander des œuvres (l'an dernier, 20 créations mondiales !), favoriser des rencontres inédites que l'on ne verrait qu'à Reims, et, sans vraiment le dire, être le plus pédagogue possible !
Quel public souhaitiez-vous attirer ?
Idéalement, les curieux, les ouverts d'esprit, les riches, les pauvres, les personnes âgées et les jeunes, les malades, et ceux qui se portent bien, les mélomanes et ceux qui croient que ça n'est pas pour eux.
Bach, Mozart et Beethoven ont conquis toutes les générations jusqu'à nous, et pourtant ils étaient des « contemporains » aussi à leur époque ! Ils seront toujours aussi intemporels dans plusieurs siècles et se priver des émotions qu'ils nous offrent serait trop dommage. Il n'y a rien à faire qu'à s'asseoir et se laisser submerger pour partager ce bonheur avec les artistes et les autres spectateurs autour de vous !
A l'avenir, comment souhaiteriez-vous voir évoluer cette manifestation ?
Je souhaite d'abord de tout cœur que les Flâneries survivent, que ceux qui en ont la charge soient conscients de l'énergie déployée par leurs prédécesseurs pour les créer, puis les développer, et tout simplement les servir.
Les Flâneries ont acquis une notoriété, une position de grand festival européen, mais elles sont encore jeunes et fragiles. Les retransformer maintenant en animations de jardins et de quartiers les renfermerait sur elles-mêmes, et les ferait très vite disparaître du planisphère festivalier. Imaginez les mêmes méthodes à Aix, Menton ou Salzbourg ?
Il faut aller vers de nouveaux spectateurs, et nous l'avons fait depuis 16 ans, dans des usines, ou en ouvrant le patrimoine rémois, (mais aussi - en toute discrétion - en jouant dans des hôpitaux, des centres pour handicapés, des maisons de retraite, et partout où il y avait un flâneur qui ne pouvait pas se joindre à nous). Mais il faut absolument aussi maintenir le vrai Festival que sont les Flâneries, sans en décourager les intervenants -ou même et peut-être surtout- les flâneurs déjà conquis !
Que représente cette édition 2010 pour vous ?
C'est une très belle mais très dure édition : les artistes, les spectateurs, et tous ceux qui ont aimé sincèrement les Flâneries le sentent bien, j'en reçois chaque jour le témoignage, tous sentent qu'elles sont à la croisée des chemins.
Il y a toutefois une belle noblesse dans cette tristesse, chacun d'entre nous souhaite la plus belle édition possible jusqu'à la dernière seconde, mais… qu'il est loin, le temps des éclats de rire, et de la joie qui suivaient le trac de chaque concert…
Allez-vous continuer votre mission à la tête des Flâneries ?
Non. Bien que le budget artistique classique stagne depuis des années, il m'a été tout d'un coup demandé de livrer les cachets des artistes, ce que j'ai refusé, étant tenu par le secret professionnel, mais aussi et surtout, par le lien moral et amical envers ces artistes qui ont toujours été les vrais premiers mécènes des Flâneries.
Le renouvellement de mon contrat a alors été dénoncé par lettre recommandée en juin 2009, à la veille du 20e anniversaire des Flâneries. J'en suis triste, mais je ne suis donc plus en charge de la direction artistique des Flâneries au-delà du 21 juillet.
Merci à tous ceux qui se reconnaîtront ici et sans qui les Flâneries ne seraient rien : reconnus ou anonymes qui aimez les flâneries, ce fut un honneur de travailler avec et pour vous. Il est un terme de cinq lettres qu'il est d'usage d'utiliser dans le spectacle pour porter chance, mais… convenons ici qu'il sera plus approprié dans vos colonnes de souhaiter - de tout cœur - « Longue vie aux Flâneries musicales de Reims ».
Deux ans pour faire la programmation
A quel moment avez-vous entamé le processus de programmation pour cette dernière édition ?
En été 2008 pour les projets les plus délicats (orchestres ou solistes dont les plannings sont les plus chargés), et je gardais ensuite des créneaux réservés aux jeunes talents que je pouvais éventuellement découvrir dans l'année, pour ne pas avoir à attendre deux ans pour les présenter à Reims. Il faut d'ailleurs bien distinguer la direction artistique de la simple programmation.
Vous semble-t-il possible de préparer un festival comme les Flâneries musicales avec ses têtes d'affiche en seulement un an ?
Tout est possible, mais si vous voulez solliciter un grand artiste pour un programme particulier, il est préférable de s'y prendre le plus tôt possible, surtout en musique classique. Bien sûr, cela dépend beaucoup de la catégorie d'artistes que vous souhaitez inviter : certains des plus jeunes d'entre eux peuvent être plus disponibles, mais voyez des talents comme Radulovic, ou Kadouch par exemple, leurs calendriers se remplissent à vitesse grand V !
Avez-vous déjà entendu parler de votre successeur, Jean-Louis Villeval ?
Oui, par ouï-dire, en 2009, mais pas auparavant.

L'Union - Propos recueillis par Benoît HUSSON

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jeudi 09 septembre 2010